Amours Barbares I

Elans du Corps ...


« Les femmes, comment allez-vous en passer ?... » Interloqué, Jules Roy, alors jeune élève du séminaire Saint-Eugène à Alger, reste coi. Cinq ans plus tard, il trouve la réponse en… convolant en justes noces. Pourtant, le mariage ne lui sied guère. Passé la 2ème guerre mondiale en tant que bombardier, il a tellement d’années d’abstinence et de vertu à rattraper. Délaissant sa « vierge de Giotto »(c’est ainsi qu’il nommait sa femme), le voilà parti à la conquête du sexe dit faible avec, comme moyens de séduction, une voiture et l’uniforme (du militaire) – le fantasme de l’uniforme déjà - . « Pour les prouesses, c’était autre chose »… Mara, Camille, Angela, A., la princesse Olga, Armance, Agathe… les maîtresses se succèdent : « jamais d’arrêt ou presque, ni dans le corps ni dans l’esprit, n’était-ce pas une maladie ? » Tour à tour foudroyé, inconsolable, barbare et phallocrate, Jules Roy n’hésite pas à payer le prix de l’amour : « Si l’on est pas fou, inutile de s’aventurer dans les steppes de l’amour. En amour, réfléchir c’est aller à sa perte. » Délicieusement cavalières, savoureusement mises en scènes, les confessions de notre Casanova, nourries de lectures idoines, sont des plus jubilatoires. Quand l’humour vient au secours du pécheur, difficile de ne pas absoudre celui-ci. Au risque d’accepter ce dernier aveu : « Je suis, comme la plupart des hommes, un mufle. »

Rien que pour le plaisir, en voilà un extrait d’Amours Barbares, récits de Jules Roy parus en 1993. Première partie :

Comment les femmes tombent-elles si aisément dans le panneau ? Je me suis souvent posé la question. L’amour est leur vie et la conduite de leur vie. Souvent, ennui ou naïvement, elles croient ce qu’on leur dit, dans l’illusion d’être aimées tandis que l’homme manifeste plutôt de la commisération pour celles qu’il appelle les dindes. Se faire pigeonner, c’est laisser conter fleurette. L’homme est un frelon qui se gave d’une fleur à l’autre et ne pense qu’à lui. Les succès d’un lovelace ne comptent plus, et loin de se méfier de lui, les femmes le flattent dans l’espoir de vaincre celui qu’elles jugent inconstant, ou de céder à celui qu’elles considèrent comme un héros. Entre elles, il y a émulation. Elles se jalousent, se dénoncent ou se poignardent de mots féroces. Elles essaient d’enchaîner le chasseur qui compte ses exploits et couvre ses murs de cornes de maris trompés. Elles veulent enchaîner ce menteur, ce sauteur, cet insatisfait toujours en quête. Ah ! les conquêtes de Casanova. ah ! les femmes de Simenon qui, par milliers, dit-on, gémirent dans ses bras, ah ! les donzelles du maréchal de Saxe ! Cent fois plus nombreuses que les batailles, et toujours défaites, même quand il n’y a pas de guéguerre. De quel général pourrait-on en dire autant aujourd’hui ? L’époque est pudibonde. Ils n’osent plus, ces messieurs, la technologie leur a coupé le sifflet. Trop de fermetures Eclair à manœuvrer, ils ne savent plus comment s’en tirer. S’il n’y avait pas eu le glorieux Nelson écrivant des lettres d’amour devant Trafalgar, le maréchal Pétain aurait pu être le dernier d’entre eux à honorer si longtemps les créatures, puisque à près de quatre-vingt-dix ans il recevait à l’hôtel du Parc, à Vichy, des femmes du monde émoustillées et à violettes. Il avait rang de chef d’Etat, c’est vrai, et à la flamme des chefs d’Etat, combien de phalènes, dorées ou pas, à se brûler les ailes ! Et de Gaulle ? A Londres, pour l’honneur de ne pas le voir à la traîne, on le surnommait bite de marbre. En passant, entre deux portes. La France était la seule femelle qu’il désirait vraiment. Il l’eut de toutes les façons.

Chauds lapins, les hommes, ou simplement lapins, comme il arrive à l’auteur de L’Amant de Lady Chatterley de les appeler ? J’en ai beaucoup vu taper frénétiquement de la patte et du râble comme nos petits mammifères à longues oreilles. Peut-être y a-t-il du lapin chez Tristan, amoureux transi, et davantage chez Valmont comme chez tous les seigneurs des cours d’Europe de jadis et des cabinets ministériels de nos jours. Flaubert et Maupassant, n’en parlons pas. Flaubert en voyage avec son bon ami Maxime Du Camp n’arrête pas de pourfendre. Aux bains maures du Caire, il se vante des garçons et des masseurs qu’il a « gamahuchés », comme il l’écrit à Bouilhet, et, dans sa performance auprès de la Sultane du Nil, quel tempérament ! Se comparer, même un instant, aux hercules de l’alcôve et du bordel que sont ces messieurs ne viendrait aujourd’hui à l’esprit de personne. Maupassant va jusqu’à se glorifier à haute voix d’avoir la vérole, à l’effroi de Tourgueniev : « Il m’a écrit qu’en trois jours il a tiré dix-neuf coups. C’est beau ! Mais j’ai peur qu’il finisse par s’en aller en sperme. » Pour Maupassant, un homme entre dix-huit et quarante ans peut posséder facilement trois cents femmes. On a vu où ça l’a mené. Pour Simenon, c’est : « mille, dix mille, la belle affaire ! » Quand Laclos ne semble pas tellement pas porté sur la chose et mène une vie de vertu politique et philosophique.

En revanche, Frédéric Lefèvre, qui dirigeait Les Nouvelles Littéraires il y a peine un demi-siècle, fut, jusqu’à un âge avancé, un obsédé du sexe. Mais aussi quels entretiens, quelles « heures avec… » Dans son bureau de rédacteur en chef, rue Montmartre, il recevait les candidates poétesses, les romancières débutantes, et les interrogeait d’abord sur les auteurs célèbres : « Connaissez-vous Chateaubriand ? Et Voltaire ? Et Laforgue ? » Puis il libérait sa braguette. « Et celui-là ?... » Il n’était pas le seul, j’en connais d’autres, qui vivent encore et n’aimeraient pas qu’on les nomme, et Josée m’a narré dans le détail comment l’aumônier général des armées qui portait un nom d’aristocrate et le titre de Sa Sainteté, un monsignore, avait sa façon à lui de prêcher. C’était le temps où, même dans les armées, les représentants de la foi portaient soutane. La sienne s’agrémentait de lisérés violets et de retroussis galants. Quand il s’agissait de belles pénitentes, il les incitait à l’amour de Dieu, se montrait d’une indulgence seigneuriale pour les péchés de la chair et, quand il jugeait le moment venu, soulevait d’un geste vif les pans de sa robe sur un sexe grandiose. Devant moi, Josée riait aux éclats tandis que je caressais ses cuisses veloutées. « Mon cher, mon très cher, me disait-elle, quel organe ! Vous en pâliriez de jalousie… » Ce monsignor est mort depuis, s’il n’a pas été fusillé pour collaboration. Il faut de tout pour faire un monde.

A suivre...
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